Face à la mobilisation des lycéens, chercheurs, syndicalistes et personnalités du monde associatif appellent de leurs vœux un projet ambitieux pour l’école, qui s’inscrive dans le temps long et traite les problèmes en profondeur. Ce qui passe par un changement de méthode.

L’école est un sujet essentiel dans une démocratie mais qui fait trop souvent l’objet d’approches caricaturales. Or, sans une école publique forte, ouverte et attentive à toutes et tous, bienveillante et exigeante à la fois, notre société est condamnée à reproduire les inégalités. Avec les lycéens et tous ceux qui les soutiennent, nous faisons le pari de l’éducation, de l’intelligence collective et du temps long après deux quinquennats de brutalisation de l’école.

Depuis des semaines, des lycéennes et des lycéens bloquent leurs établissements et manifestent pour réclamer une vie démocratique et le respect de la promesse républicaine. Ils résistent dans un système qui leur répond par la répression. C’est une honte pour notre pays. Car derrière les blocages et les cortèges, il y a une attente qu’il nous faut enfin comprendre : un désir d’écoute, d’égalité et de solidarité. Cette colère est le résultat de plusieurs années de politique éducative brutale, verticale et méprisante. A quand un vrai projet ambitieux pour notre école sur un temps long, en profondeur et en concertation avec l’ensemble de l’écosystème éducatif ? La France a su faire cela jadis avec le plan Langevin-Wallon (1947), toujours cité mais jamais appliqué. Nous avons besoin d’un plan Langevin-Wallon pour aujourd’hui.

Une mobilisation générale et un manifeste pour une rupture nécessaire

A quelques mois d’une échéance électorale majeure, avec la menace d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir, nous proposons d’engager un vrai débat démocratique sur ce que doit être notre école. Il nous faut construire, avec l’ensemble des acteurs et partenaires de l’éducation, un projet éducatif partagé, éclairé par la recherche et orienté vers l’intérêt général. Car, oui, ce modèle d’école existe, c’est celui d’une école émancipatrice, qui permet à chacun et chacune d’accéder aux savoirs, qui donne à toutes et tous les moyens d’apprendre et de se développer, qui préfère rassembler plutôt que trier et exclure, qui privilégie la coopération et non la compétition. Ce choix, c’est la fidélité même à notre histoire, à Condorcet et à Jules Ferry, à Ferdinand Buisson et à Jean Zay. C’est le choix cohérent avec nos textes fondateurs et nos engagements internationaux, de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen à la Convention internationale des Droits de l’Enfant. Ce choix est, nous en sommes convaincus, celui de l’immense majorité de nos concitoyens. Et c’est ce choix qu’il nous faut documenter, outiller, concrétiser.

« Parions sur l’école et l’éducation. Manifeste du Café pédagogique » (Editions de l’Aube) est un texte que nous avons voulu résolument polyphonique. Y résonnent des voix plurielles des actrices et acteurs : de l’éducation nationale, de la recherche, des collectivités, de l’éducation populaire, des parents et des syndicats. Toutes ces voix partagent la même volonté et contribuent ensemble à dessiner un avenir. L’existence même de ces contributions, différentes et convergentes à la fois, montre que l’exercice démocratique est possible et que nous ne devons pas hésiter à nous y engager. Car l’éducation n’est pas un « domaine réservé » : c’est un sujet de débat public, et l’on ne peut plaider pour une école démocratique avec une méthode verticale.

Des résolutions pour tracer la voie

Ensemble, nous affirmons d’abord que nous vivons un « moment de bascule » : il faut gagner la bataille des idées en défendant le service public de l’éducation, institution fondatrice de la République. Il faut lui donner les moyens de sa réussite : la baisse démographique et un investissement accru dans l’avenir du pays nous le permettent… Il faut en avoir le courage. Nous ne supportons plus les inégalités : nous voulons garantir à toutes et tous l’accès à une éducation de qualité sur tous les territoires, et renouer avec l’idéal de l’éducation prioritaire : « Donner plus et mieux à ceux qui ont moins ». Nous voulons lutter contre toutes les formes de ségrégation scolaire par des mesures contraignantes en faveur de la mixité sociale. Nous voulons que notre école accueille chaque élève sans exclusive et soutienne les enseignants pour qu’ils œuvrent ensemble à une éducation authentiquement inclusive…

Nous exigeons surtout, dans tous les domaines, un changement de méthode : il faut « réformer la réforme », car nos enfants ne sont pas des cobayes et ne peuvent subir des réformes improvisées, jamais évaluées. Nous voulons un véritable Conseil supérieur de l’Education, indépendant du pouvoir politique, garant que les programmes et les institutions restent fidèles aux principes de la République et nous permettent d’aller réellement ensemble vers plus de liberté, d’égalité et d’authentique fraternité. Nous savons que, pour parvenir à cela, nous avons besoin de vraies alliances éducatives : l’éducation nationale ne doit pas craindre de travailler avec les collectivités territoriales, l’éducation populaire comme avec le tissu associatif et culturel si riche de notre pays.

C’est pourquoi nous appelons toutes les citoyennes et citoyens, les personnels, les familles, les élus, les mouvements pédagogiques et d’éducation populaire à être aux côtés des lycéens. En lieu et place de temps formels et improvisés de « démocratie scolaire », nous souhaitons que partout, dans les établissements et sur tous les territoires, s’organisent des rencontres citoyennes, ouvertes le plus largement possible, sur le rôle de l’école, la manière de la faire avancer ensemble vers plus de justice, de mobiliser les élèves sur des savoirs authentiques et de développer leur conscience citoyenne à travers tous les temps de leur vie scolaire. Plus largement, nous appelons chacune et chacun à faire de l’avenir de l’école la question centrale du débat public.

Rien n’est joué. Nous partageons avec l’immense majorité des Français l’amour de l’école. Tout reste possible si nous le voulons ensemble. A nous de répondre au cri des lycéens par un sursaut de démocratie. Car reconstruire l’école, c’est aussi cheviller la démocratie.

Signataires :

  • Philippe Meirieu, chercheur et écrivain, et Djéhanne Gani, docteure en études germaniques et rédactrice en chef du Café pédagogique, tous deux coordinateurs de l’ouvrage collectif « Parions sur l’école et l’éducation. Manifeste du Café pédagogique » (Editions de l’aube, 2026) ;
  • Marie-Aleth Grard, présidente honoraire d’ATD Quart Monde ;
  • Anne-Charlotte Rossi, présidente de la FCPE ;
  • Jean-Baptiste Clerico, directeur général des Ceméa ;
  • Hélène Lacassagne, présidente de la Ligue de l’Enseignement ;
  • Elisabeth Allain-Moreno, secrétaire générale SE-UNSA ;
  • Aurélie Gagnier, cosecrétaire générale du Snuipp-FSU ;
  • Morgane Verviers, secrétaire générale de l’UNSA-Eductation ;
  • Valérie Ginet, secrétaire générale de la FEP-CFDT ;
  • Jean-Michel Le Baut, président de l’association CIIP qui édite le Café pédagogique.

Par  Un collectif de chercheurs, syndicalistes et personnalités du monde associatif